De Oiseau de la pluie à Evidence IV

En 2009, Oiseau de la pluie est au mouillage à La Trinité sur mer. Lors de mes navigations professionnelles à bord du catamaran Virginie Hériot, je repère cet étrange bateau, à l'abandon visiblement.

 


A vendre (Loisirs Nautiques 2008)

VOILIER 14.50M DE 1995.
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PEU A MANOEUVRER IDEAL SOLO
MOTEUR YANMAR 52CV HELICE MAXPROP. AUTONOMIE >800 NAUTIQUES
EQUIPEMENT QUALITE CALE 3.10M / ACCES MARINA OK

PRIX 120000€ A NEGOCIER

Petite annonce

« Loisirs Nautiques » était un magazine dédié à la grande croisière, à l'entretien des bateaux de voyage, aux techniques de construction. Comme « Bateaux » et « Régate International » cette revue a disparu, elles ont eu une influence très importante sur moi. Il reste aujourd’hui « Voiles & Voiliers », est arrivé ensuite « Voiles Mag » qui a un peu repris la place laissée par « Loisirs Nautiques ». La première chose que je regardais quand je recevais ma revue favorite, Loisirs Nautiques, c’était les pages des petites annonces. Début 2009, je vois l’annonce pour ce voilier étrange en alu épais. J’étais à la recherche d’un voilier plus grand, pouvant m’emmener plus loin, solide, rapide et… pas cher. Mais ce bateau qui avait pourtant « de la gueule » était trop cher, et puis avec ses 3m de tirant d’eau : impensable.

 

A vendre, toujours...

Octobre 2009, le voilier est à vendre 60000€, la moitié de son prix par rapport à l'annonce passée il y a quelques mois. Ma première réaction est de me dire qu'il doit y avoir un max de boulot à faire à bord, ou qu'il y a un problème quelque part. Et puis avec 3.10m de tirant d'eau ce ne doit pas être facile à vendre... J'ai Evidence III, mon très beau First 36.7 quand je vois cette annonce. Je sais aussi que mon emploi dans la Marine se termine dans un an et demi car je ne veux pas descendre à Toulon retrouver de gros bateaux gris. Une étape importante dans ma vie se joue. Je veux une "maison" plus grande, je veux un bateau pour réaliser - je l'espère - un rêve de gosse : aller au Groenland... 60000€...

Lors d’une navigation à bord du catamaran de l'Ecole navale, je passe à La Trinité sur Mer. Je découvre en passant dans la zone de mouillage l'Oiseau de la pluie. Il est amarré sur une bouée. Sa peinture grise est passée et tire maintenant sur le rose. Un grand 3 vert est placé à l'étrave, comme pour un bateau de course. La gueule de la coque me plait, par contre, je ne comprends pas pourquoi, il a un tout petit mât. Pourtant, il a quelque chose qui me plait...

 

Première visite

Je rentre à Brest. Ce bateau reste dans ma tête. Il est "bizarre" ce bateau. Je veux en savoir plus. Je téléphone au propriétaire, Alain. Alain semble très fatigué, nous prenons cependant rendez-vous. En attendant Alain sur le port je regarde le bateau. "Qu'est ce qu'il est petit ce mât"... Alain arrive, accompagné de Jeanne, sa nièce. Alain n'est pas très grand, il me semble anormalement affaibli, il semble souffrir de chaque mouvement. Jeanne est tout l'inverse, elle travaille sur des voiliers de régate, des maxis, elle pourrait porter son oncle sur ces épaules sans mal... Nous prenons une navette du port pour rejoindre Oiseau de la pluie. La peinture est vraiment moche, il en manque, elle est presque rose, ou mauve... Ouïe ! Il y a des cordages partout sur le pont, des trucs bizarres, des renvois, des cales en bois... Qu'est ce que c'est que ce chantier ? Le pont est vert, non, ce n'est pas sa couleur, c'est le résultat d'un abandon. Certains endroits ne sont pas verts, c'est dû aux mouettes et goélands... Ca ne sent pas très bon... Je découvre le bateau, le pont, puis l'intérieur. Pas si mal l'intérieur... La moquette murale est piquée, noire, ça sera à changer. Alain me parle de son bateau. Cet homme est passionnant. Je regarde sommairement les fonds, les placards, tout. Le moteur a peu servit, il est en très bon état. Ouf. Les voiles... OK pour la GV, par contre un génois est dans une baille à l'avant, il est vert...

 

Essai en mer

"Oiseau de la pluie"... il ne sort plus de ma tête... Je demande à faire un essai. Rendez-vous est pris. Alain et Jeanne proposent une sortie vers Houat. Le vent n'est pas fort, pas top pour ce bateau plutôt prévu pour la brise. Coup d'oeil sur la carène qui gîte à peine : c'est vert là aussi. On avance, en sortant on croise un maxi trimaran, tout le monde nous regarde, j'imagine les commentaires.

A la barre le bateau semble vouloir abattre, pas top. Le yankee, le génois et la grand voile nous amènent vers Houat. On déjeune en mer, on prend la route du retour, pétole... Moteur ! Les aérations et le manque d'isolation du compartiment moteur rendent la progression assez bruyante. Je ne suis plus sur mon First. Je regarde le bateau sous toutes ses coutures cette fois. Je démonte même des planchers. Ca semble sain. Des soudures sont belles, d'autres un peu moins. Ce bateau à déjà énormément navigué, il a fait ses preuves. Alain me parle de son bateau, il l'aime c'est sûr. Alain a un cancer, ses poumons n'en peuvent plus, il a 65 ans et Oiseau de la pluie est son œuvre, des plans à la construction qu'il a supervisée dans un chantier au Brésil. Le courant passe entre nous.

 

Vendre et acheter

Je veux Oiseau de la pluie ! Un caprice d’adulte pour un rêve de gosse… Ce bateau ne sort plus de ma tête. Je dois vendre mon First 36.7 pour Oiseau de la pluie. Je préviens Alain que je souhaite acheter son bateau, que je mets le mien en vente. J’avais fait une bonne affaire en achetant Evidence III, mais aujourd’hui le marché du bateau est au plus fort de la crise. Je décide de le mettre en vente au prix où je l’ai acheté malgré l’installation à bord d’un pilote automatique hydraulique, 69000€.

10 jours passent, je dois partir skipper le catamaran de l’Ecole navale pendant 15 jours. J’invente une histoire à Alain pour espérer qu’il me réserve son bateau : « j’ai un acheteur pour mon First, on signe dans une semaine »... Alain accepte de me le réserver jusqu’à là. Entre temps, 2 couples se montrent intéressés par son bateau. Et en vérité : pas un appel pour mon First. Je pars en mer avec le catamaran, c’est cuit, je ne peux rien faire de plus.

Cela fait 4 jours que nous sommes en mer quand je reçois l’appel de Jean-Luc. Il souhaite visiter mon First, il semble très intéressé. Avec le catamaran, je décide de faire une pause à La Trinité sur mer avant de reprendre la navigation de nuit. Je passe devant "mon" bateau ! On arrive à quai le vendredi après-midi. Je confie le catamaran à mes élèves, saute dans un bus, puis dans un train pour Brest.

Le samedi matin Jean-Luc et Amélia sont à bord, ils achètent Evidence III, j’ai mon chèque ! J’en informe immédiatement Alain et Jeanne. Mes parents viennent récupérer le chèque avec pour mission de le mettre sur mon compte dès l’ouverture de la banque le mardi matin.

Je prends un bus jusqu’à Quimper puis un train jusqu’à Auray. Jeanne est venue me chercher. Nous regagnons le domicile d’Alain. Il est épuisé, nous faisons les papiers, je lui fais bien comprendre que je suis en train de lui faire un chèque en bois, qu’il devra attendre la fin de la semaine pour l’encaisser. Il accepte. En riant il dit à Jeanne : «tu devras cacher mon décès si je pars avant l’encaissement du chèque… ».

Jeanne me dira qu'Alain est content que le bateau parte avec moi car il a aimé la façon dont j'ai regardé son bateau... Jeanne me raccompagne jusqu’au catamaran, j'appareille aussitôt avec mes élèves pour la nav de nuit. 24h de pause. 24h pour vendre un First 36.7 comme neuf et acheter un rafiot. Mais ce bateau à quelque chose de particulier, quelque chose que l’on ne trouve pas sur catalogue : une histoire.

 

Préparations

Dès mon premier week-end de disponible je descends à La Trinité sur mer pour aller à bord de Oiseau de la pluie. J'ai des affaires à mettre à bord en vue du convoyage vers Brest, je veux aussi commencer à ranger certaines choses, comprendre le "mode d'emploi" du bateau. Kilian est avec moi. Il découvre le bateau : "papa, tu n'as pas acheté ça ?", "beinh... si ..."

Mon moral en prend un coup, je comprends que c'est aussi sa 2ème maison. Je viens de vendre un bateau tout neuf contre ce qui est encore une épave, verte, puante, aux peintures défraîchies... Un coup d'eau de mer sur le pont ne suffira pas à ôter l'odeur, il va falloir en faire plus, plus tard.

Nous passons la nuit à bord. Nous rentrons sur le First, Jean-Luc et Amélia ont accepté de me le laisser une semaine le temps de transférer mes affaires. Le First... presque neuf... Ai-je bien fait ???

 

Convoyage

Mes parents me déposent à la Trinité, j'embarque à bord encore quelques affaires et 2 bidons de gazole puis je vais à quai pour nettoyer un peu le pont. Quel boulot ! Je me rends compte aussi qu'avec son bout dehors le voilier fait 16m de long, que le bateau ne se "gare" pas n'importe où.

Je passe ma seconde nuit à bord, j'y suis bien. J'appréhende à peine le convoyage, j'espère qu'il n'y aura pas de mauvaises surprises.

Le matin j'appareille du quai, je manœuvre assez bien malgré un fort courant, le bateau est assez facile malgré sa taille. La quille profonde et fine agît comme un véritable pivot, avec un seul safran et une barre franche le bateau est très manoeuvrant, il tourne sur lui même.

Je mets les voiles jusqu'à Bénodet. Je n'ai navigué qu'au radar. La grisaille est permanente, mon gps portable ne reçoit pas les satellites à travers le pont en alu. Comment n'y ai-je pas pensé avant. Si j'avais pris des piles au lieu de me contenter du chargeur 12V j'aurai pu le mettre dehors !

Je passe la nuit sur une bouée dans l'Odet. Loin du port pour ne pas payer... Le lendemain c'est encore de la grisaille, je sors au radar, mais devant Penmarch le soleil pointe son nez. Le vent souffle mais je trouve que le bateau n'avance pas vite, j'aurai l’explication lors d'une plongée à Camaret : des moules sur le bord de fuite de la quille et du safran ainsi qu'une carène assez sale. C'est d'ailleurs le premier bateau que j'achète sans en voir les dessous. Je n'ai pas eu à regretter d'avoir faire confiance à Alain.

Première décision : Oiseau de la pluie deviendra Evidence IV. Pourtant ce nom avait une histoire, j'ai hésité. La femme d'Alain qui travaillait dans un hôpital au Brésil avait perdu la vue à cause d'une maladie, elle était capable de dire à Alain : "il va pleuvoir car j'entends l'oiseau de la pluie". Elle est décédée quelques années plus tard...

J'ai déjà eu 3 Evidence, j'ai envie de continuer la série.

Oiseau de la pluie devient Evidence IV. Le début d'une nouvelle expérience maritime.


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